Un chiffre brut : dans plus d’un quart des familles, les parents admettent, parfois à demi-mot, avoir un favori. Ce n’est pas l’aîné, ni celui qui se distingue par ses résultats, mais souvent… le dernier. Derrière ce choix, bien des ressorts restent cachés, et les conséquences, elles, marquent durablement les liens familiaux.
Les chercheurs le constatent : cette préférence échappe aux critères classiques. Ni le sexe de l’enfant, ni son rang n’expliquent à eux seuls cette affection particulière. Pourtant, à chaque enquête, le benjamin revient comme figure centrale d’un attachement parental singulier. Les spécialistes mettent en avant des motifs psychologiques, des dynamiques propres à chaque famille, et révèlent une mosaïque d’attentes, de besoins et de projections qui façonnent ces élans parfois inconscients.
Pourquoi le dernier enfant attire-t-il souvent une attention particulière ?
Dans bien des foyers, sans forcément s’en rendre compte, les parents accordent un regard particulier à l’un de leurs enfants. Le benjamin concentre souvent cette attention, et ce n’est pas le fruit du hasard. Être le dernier-né, c’est pour les parents la sensation, parfois poignante, d’une ultime aventure éducative. Ils abordent cette étape avec tout ce qu’ils ont appris, moins de rigidité, davantage de recul. Résultat : la pression se relâche, l’exigence aussi, et le petit dernier en profite. L’aîné, lui, a souvent essuyé les plâtres, porté la charge des premières attentes. Le cadet, lui, évolue dans une atmosphère plus apaisée, où l’expérience se mêle à la tendresse.
Le favoritisme parental puise à la fois dans l’ordre de naissance et dans une forme de lâcher-prise. Armés de leur vécu, les parents s’autorisent à être plus souples, à savourer pleinement, parfois, ce qu’ils imaginent être leurs derniers instants d’éducation. Dans ce climat, le benjamin évolue entouré, protégé par une fratrie déjà soudée, ce qui modifie aussi le regard parental.
Voici quelques éléments concrets qui expliquent pourquoi la place de dernier-né change la donne :
- Le benjamin échappe souvent aux contraintes et aux règles strictes qui ont pesé sur l’aîné.
- La relation avec les parents devient plus complice, moins formelle, plus instinctive.
- En arrivant dans une famille déjà structurée, il profite d’un cadre rassurant et d’une dynamique où les attentes parentales évoluent.
Les études montrent que ce favoritisme n’a rien à voir avec le seul tempérament ou le genre. C’est l’ordre d’arrivée qui, en fin de cycle familial, cristallise les émotions et concentre parfois l’affection. Ce choix des parents, loin d’être anodin, imprime sa marque sur l’ensemble des relations de la fratrie, parfois pour longtemps.
Attentes, émotions et facteurs cachés : ce qui façonne la préférence parentale
Ce serait une erreur de réduire la préférence parentale à une simple question de place dans la fratrie. D’autres dimensions entrent en jeu, plus subtiles : la personnalité de l’enfant, ses affinités avec chaque parent, ou encore les souvenirs que son comportement réveille. Les travaux d’Alexander Jensen à la Western University et à l’Université Brigham Young, relayés par l’American Psychological Association, soulignent que le tempérament compte beaucoup. Un enfant extraverti, consciencieux, ouvert ou particulièrement amical attire spontanément une affection marquée, et ce, indépendamment de son rang.
Des expertes comme Caroline Goldman, Francine Descarries ou Audrey-Ann Deneault rappellent que chaque parent vit le lien différemment. Parfois, la douceur ou l’humour du benjamin, son charme naturel ou sa façon de rassembler la fratrie, créent une proximité affective difficile à ignorer. D’autres fois, c’est un trait de caractère ou un parcours qui résonne avec l’histoire d’un parent, et qui ravive des souvenirs, bons ou mauvais.
Ce climat façonne une relation unique, faite de petits rituels, de confidences, d’attentes silencieuses. La préférence se nourrit d’autant d’influences conscientes qu’inconscientes : projections, réparations, souvenirs d’enfance ou besoins inassouvis. Le favoritisme parental, loin d’être figé ou systématique, se construit à la croisée de l’histoire familiale et des émotions du moment, une mécanique souvent plus complexe qu’il n’y paraît.
Conséquences sur la fratrie et pistes pour une parentalité plus consciente
Dans les familles où la préférence parentale s’installe, les répercussions ne tardent pas. Les enfants, quels que soient leur place, leur sexe ou leur caractère, perçoivent ces différences. Cela alimente la rivalité, nourrit parfois une jalousie sourde. Les études de l’American Psychological Association le confirment : ces tensions fragilisent la cohésion fraternelle et pèsent sur le bien-être psychique de chacun. Des exemples célèbres illustrent cette réalité : Anouchka Delon, souvent perçue comme la préférée de son père Alain Delon, ou Andrew au sein de la famille royale britannique, montrent que le phénomène traverse tous les milieux, toutes les générations.
Ce sentiment de ne pas être le favori laisse des traces. Certains enfants développent une anxiété discrète, d’autres se replient ou s’efforcent de se distinguer à tout prix, parfois en défiant l’autorité. La série The Crown, en évoquant le rapport d’Élizabeth II à ses enfants Andrew et Harry, met en lumière l’impact de ces préférences sur la construction de chaque membre de la fratrie, jusque dans leur vie d’adulte.
Plusieurs leviers permettent cependant d’apaiser ces tensions et d’aller vers une parentalité plus équilibrée :
- Prendre conscience des mécanismes à l’œuvre permet d’ajuster ses attitudes et d’atténuer les marques de préférence, même involontaires.
- Mettre en avant les qualités de chaque enfant, sans comparer, aide à restaurer la confiance et l’harmonie familiale.
- Entendre ce que ressent chaque membre de la fratrie, ouvrir le dialogue, sont des clés précieuses pour renouer avec une parentalité plus juste, plus sereine.
Le choix d’un favori, même discret, dessine des lignes de faille ou de solidarité. Reste à chacun de cultiver un terrain familial où chaque voix compte, pour que la dernière place ne soit ni un piédestal, ni un fardeau. La hiérarchie des cœurs, elle, peut toujours se réinventer.


